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samedi, janvier 10, 2026

Francfort

 

« Chaque début recèle une magie cachée », disait Hermann Hesse.

Je suis né tôt le matin, à Casablanca, un 23 juillet. Deux jours avant ma naissance, Monsieur Armstrong avait posé le pied sur la Lune.
One small step for man, one giant leap for mankind.
Depuis, je ne cesse de flâner d’une sphère à une autre.

Puis un jour vint la délivrance. La bouffée d’air. La conscience brutale de la réalité.

Sur une terre, dans une culture et une langue totalement inconnues, j’ai revu le monde. Je l’ai redécouvert. Tel un nourrisson, j’observais, je m’étonnais de tout. Une renaissance des sens. Un exercice d’une douceur rare — il faut le vivre pour le comprendre.

Ma vie recommença un matin d’hiver, sur une terre blanche de neige, peuplée de gens honnêtes.

J’y appris des choses nobles.
Que les femmes et les hommes sont égaux.
Que la dignité humaine est sacrée — article 1 de la Déclaration des droits de l’homme :
« Die Würde des Menschen ist unantastbar. »
Que l’on peut dire et écrire ce que l’on pense.
Que le pouvoir se conquiert par le suffrage universel.
Que la religion appartient à la sphère privée.
Que la République est laïque.
Que, fondamentalement, nous sommes tous égaux.

J’appris aussi que la politique importe.
Qu’il existe une gauche, une droite, et des extrêmes.
Que l’article 15 rappelle que la société a le droit de demander des comptes à ceux qui la gouvernent.
Qu’il existe une géopolitique, et que la Turquie adhérerait à l’Europe… puis finalement non. Trop de musulmans.

J’ai appris à servir.
Servir est, peut-être, l’acte le plus noble.
Les croyants diraient que Dieu est le plus grand serviteur ; servir serait donc une qualité divine. J’ai passé une grande partie de ma vie à servir mon prochain sans vraiment savoir pourquoi — jusqu’à aujourd’hui. On n’y gagne pas d’argent, mais parfois des instants de grâce : de l’étonnement, de l’humilité, de l’amour, de l’intelligence… et un océan de rires.
Tout, chez l’Homme, me fait rire. Même ses blagues les plus ratées.

J’ai adhéré à la gauche social-démocrate par principe. Ou peut-être, comme le dit le proverbe, tel prince, tel peuple.
J’attire le peuple de gauche. Je l’aime. Même si, ces temps-ci, il s’abrutit dangereusement.

J’avais déjà dix-huit ans, et ma vie venait à peine de commencer.

Mon premier véritable roman, je l’ai lu à dix-neuf ans, à Francfort — Bornwiesenweg 12, très exactement. En français, bien sûr : je ne parlais pas encore la langue de Goethe.
Il s’intitulait La vie devant soi, d’Émile Ajar. J’appris plus tard que son vrai nom était Romain Gary.
L’histoire racontait un enfant abandonné, vivant à Paris… J’y découvrais pour la première fois cette ville de lumière et d’amour, dans une atmosphère certes mélancolique, mais moins violente que celle du Parfum de Süskind.

Les romans devinrent mon refuge. J’en ai dévoré de toutes les couleurs. J’eus la chance de fréquenter des bibliothèques remarquables, qui me firent rencontrer des géants : Brecht, Hesse, Goethe, Hemingway, Shakespeare, Simone Weil.
Je découvris aussi des écrivains arabes — Amin Maalouf, Driss Chraïbi, Tahar Ben Jelloun (que je rencontrai un jour), Fatima Mernissi.

« Longtemps je me suis couché de bonne heure. »
« Ma tristesse n’a plus de fin, elle s’est transformée en un sac de pierres que je porterai jusqu’à ma tempe. »
« Love alters not with his brief hours and weeks, but bears it out even to the edge of doom. »
« Im Schatten des Hauses, in der Sonne des Flussufers… wuchs Siddhartha. »
« Poor but content is rich, and rich enough. »

Le voyage fut long.

Puis vint la cerise sur le gâteau, celle qui mit des couleurs partout : la musique classique. Mendelssohn, Verdi, Vivaldi, Mozart, Wagner, Beethoven, Rachmaninov… Un concert des sens. Une extase nouvelle.

Je suis né tôt le matin. Voilà pourquoi je n’ai jamais le temps. Je vais vite. J’ai toujours l’impression d’être en retard sur ma propre vie. Le T E M P S me terrifie. Car, contrairement à la Terre qui tourne sans nous en donner conscience, lui fait la même chose — mais sans indulgence.
Le temps, comme dirait un Rebeu, est une épée : si tu ne le coupes pas, il te coupe.

Ma vie a toujours été chaotique. Désordonnée. Mal foutue.
La vie des autres semble prévisible, presque logique. La mienne laisse peu de place au repos.

Zimon — mon surnom à l’époque — aimait l’adrénaline. Il avait deux dieux : Mozart et Dostoïevski.
Mozart pour les élans charnels,
Dostoïevski pour les abîmes de la mélancolie.

Je n’ai jamais su faire les choses dans le calme. Tout devait se jouer dans l’urgence. L’extrême urgence.
Alors Zimon renaît, brandit son épée, et affronte ce qui se dresse devant lui.


Paris

« Paris a mon cœur dès mon enfance », écrivait Montaigne.
« Je ne suis Français que par cette belle cité, incomparable en variété. »

Je suis arrivé à Paris un mois d’août. Il faisait chaud. Les gens étaient polyglottes, souriants, presque aimables.
J’appris plus tard que c’était le seul mois où Paris se vidait de ses Parisiens…

(à suivre)