Burkini, démocratie et ridicule d’État
Imaginez un instant : vous êtes agent de sécurité, ou policier. On vous ordonne de rester planté à l’entrée d’une piscine municipale avec une mission absurde — distinguer les nageurs en burkini de ceux en combinaison de plongée. Même tissu, même couvrance, mêmes usages. Pas une mince affaire. Heureusement, le ridicule ne tue pas. Pas encore.
Interdire à une personne de pratiquer librement son culte est anticonstitutionnel. Stigmatiser, montrer du doigt un musulman — ou toute personne vivant en harmonie avec ses croyances —, c’est fragiliser la démocratie elle-même. Car une démocratie qui commence à trier ses citoyens selon leurs vêtements ou leurs convictions cesse d’en être une.
Posons la question franchement : s’acharner sur les musulmans résoudra-t-il le problème du radicalisme, et donc du terrorisme en France ? La réponse est non. Pire encore : cela nourrit exactement les discours des recruteurs extrémistes, qui se frottent les mains à chaque polémique, à chaque humiliation publique, à chaque loi inutilement punitive.
Oui, certaines mesures prises après les attentats sont compréhensibles. La peur était là, la sidération aussi. Mais rien — absolument rien — ne justifie l’intolérance irrationnelle devenue ordinaire. Et c’est cette intolérance que vivent quotidiennement les musulmans : en France, d’abord, et plus largement dans le monde occidental.
Le maire de Villeneuve-Loubet a invoqué, permettez-moi de rire, des raisons hygiéniques pour justifier l’interdiction du burkini. Très bien. Dans ce cas, interdisons aussi les maillots de bain, les palmes, les lunettes de plongée, les casques, les combinaisons thermiques. La cohérence voudrait que la piscine soit désormais fréquentée nue — et encore.
Alors, mesdames — oui, surtout vous — puisez dans votre imagination. Défiez ces absurdités. Rendez la situation visible dans tout ce qu’elle a de grotesque. Dites que vous portez le burkini pour économiser la crème solaire. Dites que vous explorez une autre forme de libération féminine. Soulignez l’infantilisation, l’acharnement, l’indigence du débat. Et surtout : célébrez la liberté.
J’ai grandi dans un pays musulman. La burka et le burkini n’y existaient pas. Les femmes portaient parfois le foulard pour prier, dans l’intimité, par respect pour Dieu, par humilité devant le divin — jamais pour disparaître, jamais pour se cacher.
C’est précisément ce que rappelle Fatima Mernissi dans Le Harem politique. Elle y démontre que l’exclusion des femmes de l’espace public n’est ni coranique ni spirituelle, mais politique. Selon elle, le pouvoir masculin a très tôt instrumentalisé certains hadiths, parfois douteux, pour transformer un message d’émancipation en un système de contrôle. Le voile, explique-t-elle, n’est pas né comme un outil d’effacement, mais comme un dispositif de gestion sociale, imposé par des autorités soucieuses de préserver leur domination.
La burka, dans cette logique, n’est pas un commandement divin : c’est un symbole politique. Il n’existe aucun verset, aucune sourate imposant ce vêtement aux femmes. (Et si je me trompe, que l’on me corrige.) Mernissi le rappelle avec force : ce n’est pas l’islam qui enferme les femmes, ce sont certaines lectures de l’islam, produites par des hommes, à des moments précis de l’histoire.
Mais même en admettant tout cela, sommes-nous vraiment obligés d’interdire ? Et surtout : jusqu’où ira-t-on ensuite ? Interdira-t-on la soutane ? La kippa ? Le turban ?
La liberté ne se découpe pas à la carte. Soit elle est entière, soit elle n’est qu’un slogan.